INTERVIEW Nicolas Gayraud « Le rapport au temps me questionne, je suis un peu comme ces femmes »

Aveyronnais de naissance, Nicolas Gayraud n’aurait pourtant jamais pensé installer un jour sa caméra au sein de l’Abbaye Notre-Dame de Bonneval dans l’Aveyron. C’est grâce à un ami journaliste, qui connaissait déjà les lieux, que la rencontre avec la mère Abbesse se fait. Immédiatement le courant passe, et s’installe alors une amitié et une confiance commune entre les soeurs et le cinéaste… le temps de quelques jours.

Photo Nicolas Gayraud
Le cinéaste Nicolas Gayraud © Anne-Sophie Trebel

Au début de votre long-métrage Le temps de quelques jours, vous dites que les 30 soeurs avaient toujours refusé qu’on tourne un film dans l’abbaye de Bonneval, pourquoi ont-elles accepté pour vous ?

J’ai eu un entretien de trois heures avec 15 soeurs de l’abbaye. Lors de ma première rencontre j’avais à faire mes preuves, elles se disaient toutes « mais qu’est ce qu’il vient faire là ? ». J’ai pu leur poser toutes les questions que je voulais, le courant est bien passé, il y a eu un vrai feeling. Je pense avoir été plutôt convaincant mais les soeurs en parlent mieux que moi dans le film. Elles avaient toujours refusé des tournages de l’extérieur c’est vrai mais elles avaient acceptées un tournage une fois parce qu’elles l’avaient elles-mêmes commandé, ce qui n’est pas vraiment la même chose. Je leur ai tout de suite dit que ce documentaire c’était mon point de vue et pas un film de commande. Beaucoup de soeurs étaient méfiantes au départ, d’ailleurs il y en a qui ne sont toujours pas d’accord avec le film, mais c’est cela aussi qui est intéressant.

A plusieurs moments du film, vous exprimez vos moments de doute, le tournage a-t-il été difficile ?

Oui le tournage a été difficile. C’était mon premier documentaire, mon premier film aussi long, je n’avais réalisé que quelques courts-métrages avant ça. Je me demandais comment tout raconter, c’était un peu « la guerre du tournage » pour moi, j’étais vraiment paumé. Mais cette difficulté ce n’était que par rapport à moi, les soeurs m’ont laissé une liberté totale, elles m’ont fait totalement confiance. La mère Abbesse m’a directement dit que je pouvais filmer tout ce que je voulais. Je suis allé partout, je me suis seulement mis quelques barrières concernant des lieux qui ne m’intéressaient pas, comme leurs chambres par exemple.

Ces soeurs qui vivent en communauté semblent très à l’aise devant la caméra, avez-vous été surpris par leurs attitudes et leurs réponses ?

Elles m’ont tout de suite dit « On est des femmes pas des saintes ! ». Ce sont des femmes comme les autres qui cherchent seulement autre chose. J’ai été surpris oui et non, c’est vrai que j’avais quelques clichés en allant là-bas, comme tout le monde je pense. Mais on a rapidement rigolé comme des amis, cela a été très naturel. Soeur Anne-Claire travaillait par exemple dans le numérique avant de venir dans l’abbaye. C’est assez surprenant mais pourquoi pas. Ce qui m’intéressait ici c’était de savoir pourquoi elles avaient fait ce passage, pourquoi elles étaient aujourd’hui dans une recherche de vérité.

Tout au long de votre long-métrage on ne voit, que lors d’un très court passage, les sœurs prier, pourquoi avoir fait ce choix ?

J’ai tourné mon documentaire il y 8 ans et à l’époque cela ne me parlait pas, je trouvais que cela faisait très cliché. Je préférais filmer ce lieu commun d’une autre manière. Bien sûr elles prient, je n’ai rien contre, mais je ne voulais pas seulement montrer pour montrer, je voulais aller plus loin. Mon angle de vue se rapporte plus à l’homme face à son rapport au monde mais aussi à lui-même.

Avez-vous pu goûter le chocolat fabriqué dans l’abbaye ? Que pensez-vous de cette pratique surprenante dans un tel lieu ?

Oui j’ai pu le goûter à de nombreuses reprises et il est vraiment très bon. Xavier le maitre chocolat s’occupe de la fabrique de chocolat mais la plupart des soeurs participent. Pour elles, le travail est un moyen et non une finalité, cela leur permet d’être relié au reste de l’humanité, cela les ramène a quelque chose de plus terrestre.

Pourquoi avoir fait le choix de ne mettre en avant que certaines soeurs ? Était-ce une envie de leur part ?

C’était un choix singulier, subjectif. Toutes les soeurs ne voulaient pas être filmées, mais j’ai voulu mettre en avant celles avec qui je m’entendais bien, qui avaient quelque chose d’intéressant à dire. Une parole profonde et philosophique. Ici, c’est le rapport filmeur-filmé qui permet au film de fonctionner.

Tout au long du documentaire, vous réalisez de nombreux plans séquences, est-ce pour être en accord avec le côté contemplatif du lieu ?

J’aime les plans séquences, c’est ma manière de filmer avant d’être un rapport avec le lieu. On aurait pu filmer cet endroit autrement mais pour moi la durée est essentielle. Je trouve qu’il est important de suivre un personnage et lui laisser faire les choses. Aujourd’hui, il y a beaucoup de surdécoupage dans les films, cela permet surtout de tricher et on perd la notion de temps. La vie va bien assez vite comme ça pour qu’on le retrouve au cinéma.

Vous faîtes également référence au film Stalker de Andreï Tarkovski, Le temps de quelques jours est-il un hommage à son œuvre ?

Je ne dirais pas que c’est un hommage mais Andreï Tarkovski m’influence énormément c’est sûr, pour moi il est le plus important des cinéastes au monde. Mais d’autres réalisateurs plus grand public m’inspirent également comme Renoir ou Scorsese par exemple.

Le fait de réaliser ce film vous a-t-il donné envie de mener une vie plus contemplative ? De prendre plus le temps ?

J’étais déjà dans cette philosophie avant de réaliser le film. Ce documentaire a été pour moi une opportunité de mettre en avant une chose qui me tenait à coeur. Le rapport au temps me questionne, je suis un peu comme ces femmes. Ici c’est l’auteur qui parle à travers le documentaire.

Qu’avez-vous envie de dire aux gens pour qu’ils aient envie de venir voir votre film ?

Le temps de quelques jours est sorti en octobre 2014 et j’ai fait cinq mois de tournée pendant laquelle j’ai croisé beaucoup de spectateurs qui m’ont tous dit « votre film fait du bien ! ». En sortant de la salle, les gens sont plus détendus, apaisés, et réconciliés avec la religion. Je pense que dans le contexte actuel c’est quelque chose d’important.

Estelle Barlot


Nicolas Gayraud sera présent lors de la diffusion du documentaire Le temps de quelques jours au cinéma Les Variétés, mardi 24 novembre à 20h30. Le film est en compétition pour le Prix du Jury.

La bande annonce du documentaire Le temps de quelques jours de Nicolas Gayraud

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