Le Vernis

C’est à travers le prisme de la caméra que nous découvrons le quotidien de Françoise Haslé, vieille dame sillonnant chaque jour les rues de Paris, à la recherche de quelques sous pour manger. Attachante et émouvante, la vie de Françoise laisse soupçonner un passé plein de vie, d’espoir, et de marques, gravées à jamais. Un court – métrage signé Johanna Aygalenq-Tomaschewski et Juliette Hourçourigaray, qui laisse découvrir au détour d’un moment, la beauté d’une âme sensible sous toutes ses émotions. 

 


– Interview des réalisatrices – 

Qu’est ce qui vous a motivé à faire ce court-métrage ?

L’idée de réaliser un court-métrage documentaire sur Françoise s’inscrit dans le cadre d’un appel à films lancé par l’émission « Infrarouge » diffusée sur France 2. Il s’agissait d’un appel à films documentaires très courts (moins de 3 minutes 15) sur le thème « Les monstres ». On a tout de suite pensé à Françoise car elle a effectivement un côté monstrueux lorsqu’on s’arrête à son aspect extérieur. Mais nous savions aussi qu’elle avait eu une vie différente « avant ». Il se disait dans le quartier de la place de la Contrescarpe, où tous les riverains et commerçants la connaissent, qu’elle avait fait le tour du monde dans sa jeunesse, qu’elle avait été chanteuse… C’est ce qui nous a intéressé dans l’idée de faire un portrait filmique de Françoise : montrer qu’au-delà de son aspect monstrueux, il y avait d’autres choses à découvrir, des éléments qui l’humanisent.

Nous avons donc réalisé un film de 3 minutes 15 pour le concours « Infracourts ». Ce court-métrage a fait parti des 10 films sélectionnés pour une diffusion télévisuelle. Mais nous avions le sentiment de ne pas avoir réussi à raconter ce que nous souhaitions dans ce film très-trop court. Nous avons donc décidé de faire un film plus long et plus nuancé de Françoise, avec les images que nous avions filmées pour le film de 3 minutes. Ce qui nous intéressait dans ce nouveau film était de questionner, à partir de la matière filmique dont nous disposions, la nature de la relation filmeuses-filmée (la façon dont le film nous travaille et la façon dont la caméra travaille aussi sur la réalité filmée).

 

Pourquoi l’avoir nommé “Le Vernis” ? – Est-ce une référence importante dans la vie de Françoise, à sa féminité passée ?

Si le titre que nous avons choisi pour le très court-métrage était évident (« Portrait de femme ou Irréelle », titre du recueil de poèmes écrit par Françoise), nous avons eu plus de mal à trouver un titre pour le film de 30 minutes. Nous ne voulions par reprendre le même titre car nous considérons qu’il ne s’agit pas d’une version plus longue du film de 3 minutes, et nous avons choisi de ne pas arrêter la forme de notre film à un simple portrait de Françoise. Nous avons effectivement décidé d’y inclure une réflexion sur la relation créée entre elle et nous, réalisatrices-filmeuses, lors du tournage du film.

Nous avons finalement opté pour « Le vernis » car le fait que Françoise, malgré son allure négligée, ait toujours des ongles longs et rouges, est pour nous représentatif de sa personne. Et c’est un des premiers détails, si ce n’est le premier détail, qui nous a interpellé et intrigue. Un détail qui représente la coquetterie que conserve Françoise malgré sa dégradation physique et mentale. Alors, oui « Le Vernis » c’est la féminité. C’est aussi ce qui est apparent, ce qui est donné à voir depuis l’extérieur.Et puis, il nous semble qu’une certaine temporalité marque ce terme : le vernis ne dure pas, il se craquèle et se dissout.

Le vernis c’est la vie de Françoise en couleur et nuances de lumières, une référence importante à sa féminité toujours présente. Il n’y a pas un jour où elle ne porte pas de vernis rouge.

                   

Avez-vous choisi Françoise par hasard ? Pourquoi montrer son quotidien à l’écran ? 

Avant l’idée du film, Françoise faisait déjà partie de notre quotidien. A l’époque, nous travaillions toutes les deux dans la rue où habite Françoise. Nous la rencontrions donc tous les jours, interpellées par sa voix rauque et éraillée : « Quelle heure est-il ?… Monsieur, j’ai faim… Vous avez pas une cigarette ? ».

Nous avions aussi eu vent des rumeurs qui circulaient sur elle concernant sa vie « d’avant ». Dans le quartier de la contrescarpe, chacun a une anecdote à raconter à propos d’elle : elle aurait été une chanteuse de cabaret, une poétesse. Attisant notre imaginaire, Françoise était déjà un personnage, en scène et en représentation sur la place de la Contrescarpe. C’était comme si elle répétait tous les jours la même scène. Son quotidien à l’extérieur nous était donc familier, et nous avons cherché à découvrir son « intérieur ».

Savez-vous ce qui est arrivé à Françoise après ses 40 ans ?      

Nous ne savons pas vraiment. Nous avons appris par les dires de son compagnon et par les extraits sonores que nous avons découverts qu’elle a passé du temps en hôpital psychiatrique mais nous ne savons pas quand exactement. On peut imaginer une certaine forme de dégradation mais ce n’est pas ce qu’on cherche à savoir dans le film. Il y a cette fragilité physique et mentale de Françoise, que est là, au présent. Il y a les poèmes et les chansons créées par Françoise à un autre moment de sa vie et dont nous avions accès. Et dans cet entre-deux, et bien, il y a ce que nous ne connaissons pas de Françoise et qu’on ne cherche pas à comprendre. Dans ce film, on ne cherche pas ce qu’on a pas. Nous souhaitons juste donner à voir et à découvrir un moment de la vie de Françoise, avec tout ce que la vie peut contenir de fragile. Le film s’attache à filmer Françoise, au présent, au regard de ce que l’on sait de sa vie passée. Et le récit ne cherche pas à donner une justification de son état, de cet écart vis-à-vis de la norme.

On entend souvent Françoise parler en voix off durant le court-métrage ;  à quelle période de sa vie a t-elle dicté ses paroles ? 
Pourquoi faire ce parallèle entre son passé et son présent ? 

Pendant le tournage nous avons essayé d’interroger Françoise sur les éléments de sa vie dont nous avions entendu parlés (ses poèmes, ses voyages, ses chansons …). Mais il s’est avéré qu’elle n’était plus capable de se raconter ou alors par des réponses très brèves, rapidement interrompues par un retour à ses propos obsessionnels (cigarette, nourriture…). C’est alors que nous avons découvert ce documentaire sonore auquel Françoise a participé en 1998 et dans lequel elle répondait aux questions que nous avions essayé de lui poser lors du tournage. Elle devait avoir dans les 50 ans à cette époque. Il nous est paru évident que c’était l’élément manquant pour pouvoir transformer les images que nous avions tournées en film. Dans cet enregistrement, Françoise se raconte avec une incroyable distance poétique. Cette voix que nous utilisons en off, comme une sorte de réminiscence de la pensée de Françoise, ponctue le film au présent et ouvre sur un imaginaire, notre imaginaire, qui projette la vie de Françoise.

Choisir de construire le film autour de cette voix était aussi l’occasion à la mise en place du double car cette réflexivité est le cœur du film selon nous.

 

Combien de temps avez vous filmé Françoise et à quelle               fréquence ? Comment s’est déroulé le tournage ?

Le tournage s’est déroulé sur un temps très court  (deux après-midis), et ceci pour plusieurs raisons.

D’une part, nous pensions au départ uniquement faire un film de 3 minutes 15, et nous n’avons donc pas envisagé de tourner sur une longue période. Nous savions que nous voulions construire le film sur une juxtaposition de séquences extérieures (Françoise faisant la manche dans la rue – et nous qui la filmions avec le regard de quelqu’un la découvrant pour la première fois) et intérieures (là c’était plus flou mais nous souhaitions faire découvrir son appartement, son compagnon, ses poèmes et chansons).

D’autre part, après la première après-midi de tournage, nous nous sommes dit que nous n’allions pas obtenir beaucoup plus que ce que nous avions déjà filmé pendant ces quelques heures qui furent très intenses. D’abord parce que le ballet incessant d’allers-retours dans le quartier de la Contrescarpe est quasiment identiques tous les jours. Et puis aussi parce que la première partie du tournage en intérieur, long plan séquence que nous avons finit par découper au montage car il durait trop longtemps, avait une intensité et une tension qui nous semblait très fortes et que nous souhaitions pouvoir faire revivre au spectateur avec ce même degrés d’intensité que nous avions vécue, invitant ainsi le spectateur à réfléchir et à questionner ce qui se joue dans la relation filmée qui s’installe.

On s’est aperçu par ailleurs que ce que l’on souhaitait dire dans ce film a été remis en jeu dès qu’on a commencé à tourner car Françoise ne nous est pas soumise (et heureusement !). Nous ne pouvions pas être dans du vouloir dire ou du vouloir faire et l’on s’est rendu compte qu’on ne pouvait pas être dans la maitrise, avec une caméra. Et je crois que le tournage du film a profondément modifié le film qui était en train de se faire car l’expérience du tournage nous a convaincu que ce qui nous intéressait était davantage ce qui échappait à la narration, ses vides.

Le tournage nous a profondément questionné sur ce qui se joue dans l’acte de filmer, à ce que provoque la caméra sur Françoise, filmée, mais aussi sur nous, qui filmons. Ce qui nous intéressait c’était notre regard qui se modifie au contact de Françoise, et c’est l’objectif de notre film de travailler sur ce processus, cette relation, cette modification. Le tournage a donc précisé le sujet de notre documentaire, construit autour du fait que Françoise est en train d’être filmé, qu’elle est en train d’être transformé puisqu’elle est en train d’être regardé. A l’issue de ces deux journées de tournage, nous avons donc choisi de questionner ce processus à partir des images que nous avions, sans ajout supplémentaire, tout en cherchant d’autres moyens de questionner cette réflexivité. Les traces de cette relation créent le mouvement du film. 

 

Était-elle toujours d’accord pour être filmé ? 

La question de l’accord de Françoise pour être filmée est une question importante et difficile, que nous avons d’ailleurs cherché à poser dans notre montage.

Nous avons dans un premier temps demandé à Françoise si elle était d’accord pour qu’on fasse un petit film sur elle et elle a donné son accord immédiatement. Elle nous a invité spontanément chez elle où nous avons rencontré son compagnon, que nous n’avions jamais vu (nous ne savions d’ailleurs pas qu’il habitait avec elle). Lui aussi a dit qu’il n’y voyait pas d’inconvénient.

Le jour où nous sommes revenues avec la caméra, Françoise était déjà dans la rue et nous lui avons demandé si nous pouvions la filmer. Elle semblait contente et se positionnait devant la caméra très proche de l’objectif consciente que nous la filmions. Elle nous faisait d’ailleurs des signes de main pour que nous la suivions. Elle nous a de nouveau spontanément invité chez elle à venir avec la caméra. Là, l’accueil de son compagnon fut moins enthousiaste que ce à quoi nous nous attentions. Il ne nous a néanmoins pas demandé de ne pas filmer. L’atmosphère s’est réchauffée petit à petit et il est lui même entré progressivement dans le champs de la caméra que nous avions délibérément décidé de centrer sur Françoise. Après cette séquence dans l’appartement, nous sommes ressorties avec Françoise pour la filmer une nouvelle fois dehors. Elle est devenue très autoritaire à ce moment en nous ordonnant de nous positionner ici et là. Nous avons senti qu’il fallait la laisser un peu tranquille.

Le lendemain matin elle est revenue nous voir pour nous demander de venir la filmer alors que nous étions dans le bureau où nous travaillions. Elle est revenue avec cette même demande plusieurs fois dans la journée et ceci pendant plusieurs jours. Nous avons alors pensé qu’il était important de filmer une nouvelle séquence pour montrer cette sollicitation à laquelle nous ne nous étions pas attendue. Mais aussi pour questionner cette nouvelle relation introduite par la caméra. L’idée était d’essayer d’illustrer notre questionnement : si filmer c’est créer du lien, comment réussir à gérer la nature du lien qui se créé avec une personne que nous avons choisi de filmer et qui n’a pas les capacités de maîtrise de son image ? En d’autres termes, nous ne maitrisions plus le lien que nous avions créé avec Françoise, cette relation devenant problématique pour nous puisqu’elle nous empêchait de pouvoir travailler normalement (le bureau dans lequel nous travaillions étant situé dans une ancienne boutique, les gens peuvent entrer comme ils le souhaitent à moins de fermer la porte à clef). C’est ce comportement de Françoise, après le tournage, qui nous a fait nous interroger sur la nature du lien que nous avions créé avec elle en réalisant ce film. Nous avons alors décidé d’orienter le montage du film en fonction de ce questionnement qui nous paraissait important dans le but d’emmener les spectateurs à réfléchir à cette question, mais également afin d’éviter de rester dans la fascination du personnage de Françoise en se limitant à un simple portrait.

Quel message avez vous voulu faire passer au spectateur ? 

Notre but en faisant ce film n’était pas de faire passer un message particulier mais d’amener les spectateurs à se poser des questions sur les apparences, sur relations humaines, sur ce que cela signifie de faire un film, etc… Des questions qui nous interrogent en tant que personnes mais aussi en tant que réalisatrices novices.

Et si la relation et la place centrale du regard est le cœur de ce court-métrage, aujourd’hui le festival nous offre la possibilité de faire intervenir un 4eme terme dans la relation « filmeuses-caméra-filmée », qui est le spectateur !

 

Aurélie Martinod


 

Retrouvez Le Vernis vendredi 27 novembre à 14h au cinéma Les Variétés, en présence des deux réalisatrices. 

Durée du court-métrage : 31′ 

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