Entretien avec Rafaèle Layani

En préambule de la séance éducation qui aura lieu samedi 28 à 14h au cinéma Les Variétés, on vous propose une interview de Rafaèle Layani, réalisatrice du documentaire L’arbre et le requin blanc.

Depuis une fenêtre de la Freie Schule Tempelhof, un enfant observe ses camarades jouer dans la cour. « Regarde les, ils courent toute la journée comme si c’était la récréation. Ici ils courent simplement, sans attendre la sonnerie. » Dans cette école berlinoise pas comme les autres, les enfants évoluent en liberté, affranchis de l’autorité. Rafaèle Layani a passé un an au milieu de ces élèves avec sa caméra à l’épaule pour tourner L’arbre et le requin blanc.

Dans cet entretien elle nous éclaire sur les conditions de réalisation du documentaire, sur la Freie Schule en elle-même ainsi que sur d’autres établissements basés sur des principes éducatifs alternatifs. Pour le reste, rendez vous demain à 14h au cinéma Les Variétés pour une séance spéciale éducation avec la projection de L’arbre et le requin blanc et de Le C.O.D et le coquelicot, où vous pourrez poser toutes vos questions aux réalisatrices.

Au début du film, un enfant explique que c’est sa mère qui lui a dit « va voir dans cette école si ça te plaît ». Est-ce que beaucoup d’enfants sont là de leur propre grès ?

Rafaèle Layani : Au départ l’initiative revient évidemment aux parents, qui cherchent quelque chose de différent pour leurs enfants. Les enfants ont ensuite deux semaines d’essai pour voir si le lieu leur va. Je vois mal comment des parents pourraient maintenir de force des enfants dans une école aussi libre. Cela n’aurait aucun sens et ne serait pas accepté par l’équipe qui reconnaît que la Freie Schule ne convient pas forcément à tous.

Quelle est la tranche d’âge des élèves de la Freie Schule Tempelhof ? On dirait que certains sont tous petits et que d’autres ont l’âge d’être au collège.

Il s’agit d’une école élémentaire avec une tranche d’âge équivalente à celle de l’école française. Il arrive que des plus petits visitent leur frère ou leur sœur à l’école. Par ailleurs, certain enfants décident de rester à l’école une année après l’âge limite. Cela explique des écarts d’âge un peu plus importants que la normale dans le film.

Étant donné que les élèves ne suivent aucun programme et que les activités sont basées sur leur volonté, est-ce que cette école est reconnue par le Ministère de l’Éducation allemand ?

En France, c’est l’instruction qui est obligatoire, alors qu’en Allemagne c’est la scolarisation. On peut ne pas envoyer son enfant à l’école en France. En Allemagne, on peut envoyer le sien dans des lieux qui n’ont que très peu de rapport avec l’école comme on la conçoit généralement. Un membre de l’équipe doit avoir les qualifications requises pour enseigner dans un établissement public, une fois cette obligation remplie, la Freie Schule est reconnue. On considère que les enfants remplissent leur obligation de scolarisation.
Elle n’est par contre pas subventionnée en tant qu’école. Mais elle reçoit une aide pour la partie centre de loisirs, c’est à dire pour les heures d’ouvertures après 13 heures.

Est-ce qu’il existe des établissements basés sur cette pédagogie alternative en France ou ailleurs en Europe ?

Je parlerais plutôt de principes éducatifs que de pédagogie. En fait, chaque enseignant de l’école peut adopter l’approche pédagogique qu’il souhaite pour peu qu’il respecte le principe de base qui lui interdit de contraindre ou de chercher à contraindre un enfant à l’écouter. Cette école n’est pas la seule Freie Schule d’Allemagne. On compte plusieurs dizaines d’écoles utilisant cette appellation mais bien sûr elles ne vont pas toutes aussi loin.

Il m’est difficile de parler des autres pays d’Europe que je connais mal. Je me contenterai de citer l’exemple classique de Summerhill en Angleterre. En France, ce type d’approche commence à se développer. Je pense en particulier à tous ceux qui se référent à l’école du troisième type de Bernard Collot, comme la Maison des enfants de la cartoucherie de Vincennes ou l’Espace éducatif Bricabrac de Marseille.

Pendant toute la durée du film on est vraiment à proximité des enfants, au milieu de leurs conversations et de leurs histoires. Parfois ils regardent un peu la caméra mais ça n’a pas vraiment l’air de les déranger ou de les influencer dans leur comportement, on dirait qu’ils restent naturels. Quel matériel avez-vous utilisé et est-ce que vous vous êtes mise à filmer dès votre arrivée dans l’école ? J’imagine qu’ils se sont concertés entre eux avant d’accepter de se faire filmer ?

Tout d’abord, il faut tenir compte du fait que les enfants de la Freie Schule ne perçoivent pas l’adulte à l’école comme quelqu’un qui les surveille, les juge, les rabroue. Ils sont naturels car l’expérience leur a appris qu’ils pouvaient l’être sans risque.

Par ailleurs, je suis restée une année entière dans l’école avec ma caméra. L’équipe éducative n’a accepté ma présence qu’à cette condition: « tu veux faire un film, et bien tourne, que ton rôle soit bien clair ». Je n’ai pas fait de repérages sans caméra mais j’ai passé des centaines d’heures caméra à l’épaule dans l’école. Autant dire que je suis vite devenue un élément du décor quotidien. J’ai utilisé une Panasonic AC90, une caméra avec des ports XLR sur lesquels on peut brancher un micro externe (j’avais un micro directionnel).

Le fait d’accepter de se faire filmer ou non a relevé de décisions individuelles et non collectives. Un enfant a refusé et n’apparaît donc pas dans le film. Sans s’opposer au principe, certains m’ont signalé qu’ils ne souhaitaient pas être filmés à un moment précis.

Ma dernière question est on ne peut plus pragmatique, mais peut être utile aux apprentis documentaristes et réalisateurs : vers qui on peut se tourner pour financer un tel projet ? Dans votre cas, comment ça s’est passé ?

Il y a des résidences d’écriture, la bourse brouillon d’un rêve, le G.R.E.C, les aides à l’écriture en région, les aides à la post-production… Pour moi comment ça s’est passé ? Mal… Je n’ai demandé aucune aide à l’écriture ou à la production pour ce film, je l’ai financé grâce au Prix Qualité du CNC reçu pour mon film précédent, Les chemins de Mahjouba. Cela m’a conduit à filmer seule, avec un micro directionnel sur ma caméra. Et ça a marqué la forme du film, permis une proximité avec les enfants. C’est bien simple : si je m’éloignais trop on entendait plus rien (rire). Mais sincèrement, j’aurais mille fois préféré travailler avec un ingénieur du son.

En tout cas je n’aurai jamais pu terminer ce film si je n ‘avais pas eu la chance de travailler avec Flore Guillet, que j ‘ai rencontrée durant mes études, pour le montage.

Propos recueillis par Paul Herincx

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